Jour 14

Quatorzième jour, Santa Cristina d’Aro à Barcelone.

Cueilli de bon matin, notre immense camping romain a été pris au dépourvu et nous nous réveillons dans un silence apaisant. Pas de braillement, pas de franchissement inopportun de notre campement et même des douches plongées dans un calme presque enviable. Mais très vite, le pataquès sonore de la veille recommence et nous donne le dernier coup de pied aux fesses dont nous avions besoin pour notre dernière ligne droite. 120km au menu, ni plus ni moins et ce malgré une fatigue musculaire de plus en plus intenable.

Et tout commence par un nouveau chamboulement dans l’itinéraire. Celui de Simon est jugé trop audacieux, les bords de mer ne sont pas aussi plats qu’attendus, et ressemblent d’avantage à une succession de montagnes russes.

Nous appellerons ce moment la Révolution Plate, portée par Loïc le Borgne plus si borgne que ça. Seconde mutinerie donc, comme à son habitude, les chemins de Loïc sont certes plats, mais cabossés à vous faire péter trois chambres à air au kilomètre. L’hypothèse que celui-ci, jaloux, cherche à tout prix à ternir la réputation d’Alexandrine, encore intouchée par le moindre pépin technique, est de plus en plus forte.

Exaspérés d’être guidés par un GPS trop capricieux, cette révolution se termine par une reprise du pouvoir de Simon, soutenue par ceux qui quelques minutes auparavant ne juraient que par Loïc.
Nous aurons donc droit à de nouvelles bosses pas piquées des hannetons, mais ce seront les dernières avant un long plat jusqu’à Barcelone.
Et ô joie, notre ultime rempart est récompensé par un chouette panorama sur la Costa Brava.

La dernière ligne droite est devant nous, avec au bout, notre destination. Et qu’est-ce qu’elle porte bien son nom cette dernière ligne droite, aucune embûche, aucune côte imprévue, juste une droiture et une constance horizontale effrayante. Interminable à vous dégoûter de la mer qui sera votre unique compagnon.
Implacable tant elle apparaît uniforme et donne l’impression que chaque coup de pédale est un coup d’épée porté dans l’eau. Impardonnable du fait de sa cruauté à n’offrir aux cyclistes pour seule fraîcheur le courant d’air des voitures qui vous frôlent.

Jamais nous n’avons été aussi proches de Barcelone et pourtant jamais nous n’avons autant souhaité retourner chez nous.
Une courte pause fraîcheur s’impose d’elle même une fois à Mantaro, située à une trentaine de kilomètres de notre Graal.

Requinqués, nous repartons à la conquête de notre chemin de droit. Au loin la vision du port de Barcelone finit de nous rebooster à plein pot : cette fois-ci, ça y’est, nous y sommes, Barcelone est à portée de nos mollets.

Nous entrons dans la ville sans vraiment nous en apercevoir, son immensité ayant absorbée toutes les villes aux alentours.
L’excitation monte dans toutes les âmes. Toutes ? Non. Une petite âme irréductible d’allemand résiste encore et toujours au bonheur.

Florent reste de marbre, pas de panneau à l’horizon ni de Sagrada. Rien ne prouve selon lui que nous sommes effectivement à Barcelone.

Fort heureusement, arrivés au pied de la cathédrale, un hurlement de bonheur se fait entendre, et le sourire de Florent s’affiche enfin se laissant même aller à une petite larme au moment de découvrir que sa cousine Frédérique (résidente depuis treize ans à Barcelone) lui a fait la surprise d’être sur place.

Alexandrine informe immédiatement le clan Vinsu de son arrivée et peut être aussi quelque part, de sa survie. La voici à nouveau transportée par l’euphorie à telle point qu’elle en oublie toute la fatigue.

Loïc immortalise ce moment. Caméra au poing, il récolte les avis à chaud des courageux cyclistes mais se laisse porter à quelques commentaires. Au Diable le professionnalisme du reporter, le voilà jurant comme un poisson pourri.

Simon se sent pousser de nouvelles jambes et c’est comme-ci tout à coup il était devenu l’homme que la gravité avait oublié. Intenable, il bondit de gauche à droite et se jure de ne plus jamais remettre les fesses sur une selle (promesse rompue quelques heures après).

Un coup de fil passé à Marc nous fait comprendre la hauteur de notre effort. Nous n’étions pas attendus si tôt, à tel point que nous nous les prenons un peu de court. Le logement prévu pour nous accueillir n’est pas prêt et nous nous retrouvons donc officiellement à la rue.

Une bière partagée avec « Freda » (la fameuse cousine) et voilà qu’elle se dépatouille pour nous trouver une solution d’urgence. Chose faite et nous repartons illico sur nos vélos comme si ils nous avaient manqués, légèrement pompettes mais surtout portés par le bonheur. Nous avons un logement, mais surtout nous sommes à Barcelone.

La soirée se finit autour d’une double dose de tapas. Et avec un toit sur la tête donc merci la Frédé !