Jour 10

Dixième jour, Viols le Fort à Sérignan
 
À notre grande surprise, notre nuit partagée avec les morts de Viols le Fort a été plutôt reposante. De plus nous nous réveillons aussi secs qu’au coucher, l’orage nous ayant fait une fleur. Cependant, jamais nous n’avons été aussi pressés de sentir la selle sous nos fesses. N’est laissé aucun temps mort (sans mauvais jeu de mot), chaque geste étant millimétré avec la rigueur de celui ou celle qui, après une histoire d’un soir, cherche à prendre ses jambes à son cou le plus vite et tôt possible.
 
Nous laissons derrière nous ce douloureux souvenir et reprenons notre aventure. Les routes vallonnées de la veille laissent place à de belles et longues descentes. Nous croisons notre cinquantième Pont du Diable, qui inspirera cette judicieuse remarque à Alexandrine : « Mais il est un peu bête ce Diable, à force il n’a pas compris qu’à chaque fois la première âme qui passe le pont est soit un chien, soit un curé ? ».
 
Les villages s’enchaînent, l’itinéraire est suivi avec précision. Chaque croisement de route un tant soit peu confus donne lieu à une pause pour analyser la situation. Florent, l’éternel tête en l’air, rate un départ après l’un de ces briefings. Le voilà parti dans une course folle pour rattraper le groupe, qu’il ne rattrapera jamais. Évidemment, prendre la route de Saint Bauzille de la Sylve pour aller à Saint André de Sangonis, quelle idée n’a-t-il pas eu, il aurait dû tourner directement à droite à la sortie de Lagamas !
 
Après une bonne vingtaine d’appels « passés, Florent retrouve le reste du groupe où il est tenu de répondre de ses actes. Il plaide un réglage de sa montre, argument faiblement reçu par l’assemblée.
« Heureusement que j’ai fait imprimer à chacun l’itinéraire » proclame le juge.
Florent se défend en clamant ne l’avoir jamais reçu, mais là encore, l’assemblée reste perplexe. Sur le cadre de vélo de Florent figure bien un itinéraire, mais d’une sortie vélo précédente dans le Haut Doubs.
Venant compte de cette circonstance, la séance est donc levée et l’accusé déclaré coupable mais en incapacité cognitive de prendre conscience de ses actes.
 
Plus loin, c’est au tour de Loïc d’aiguiller le groupe entier sur la mauvaise route. À sa décharge, cette mauvaise route se révélera être la bonne du fait d’une déviation nous empêchant de poursuivre l’itinéraire prévu.
 
Mais nous déroulons les kilomètres, chevronnés par les tonnes d’asphalte déjà avalées, dans un paysage devenu familier, trop peut être. Une lassitude s’installe progressivement, renforcée par la fatigue et ce sentiment d’étouffer à chaque coup de pédale. Tout donne l’impression de déjà vu, et ces petits coups de cul réguliers n’arrangent rien.
 
La journée devra donc se poursuivre sous cette chaleur accablante et dans ce cadre monotone . Les mollets se tétanisent, les vêtements se gaugent de sueur et les gourdes se vident plus vite qu’elles ne se remplissent. Ce climat caniculaire nous ferait presque regretter le Massif Central.
Et c’est là, au beau milieu de nulle part, que nous sommes témoins d’un phénomène physique extraordinaire. Au sommet d’une des nombreuses côtes, nous arrivons à bout de souffle. Tous s’arrêtent pour marquer une pause, mais Alexandrine, le pied coincé à son vélo par l’attache automatique, bascule.
Lentement mais sûrement, elle se rapproche petit à petit de l’inévitable sol. Le temps semble se dilater et laisse aux autres la possibilité de lire sur le regard d’Alexandrine l’acceptation de celle qui sait son destin d’ores et déjà scellé.
Elle s’en tire avec un joli hématome, et un gros coup de nerf qui sera vite remédie par la présence de toilettes dans le cimetière suivant.
 
Le ras le bol général gronde et bientôt une mutinerie se prépare. L’itinéraire concocté avec soin par Simon a semé les graines de la révolte, qui bientôt commence à germer. « À mort les chemins trop pentus ! » « Je veux voir tata et tonton à Sérignan ! » « Je veux voir Robert le biterois ! » « J’ai perdu mes saccoches ! » scande la foule en colère. Cédant à la pression de la populace et souhaitant garder sa tête sur ses épaules , Simon cède : nous irons ce soir dormir à Sérignan chez Philippe et Marie Agnès, oncle et tante d’Alexandrine. Cette dernière prendra la nouvelle comme une décharge d’EPO et restera aux avant-postes du peloton jusqu’au dernier centimètre. De mémoire de cycliste pour retrouver un tel exploit, il faudrait remonter à ce bon vieux Lance Armstrong qui, chargé comme une mule, s’enfilait des cols en solitaire.
 
Mais ce revirement de situation a un prix, et nous voilà à emprunter des routes innommables pour parvenir à nos fins. Départementale aux allures d’autoroute, chemins de campagne touillés à la truelle (Loïc y laissera une chambre à air), tout y passe.
 
Je t’envoie le reste plus tard
17:54
 
Simon et Alexandrine, partis en reconnaissance, iront même jusqu’à se rajouter une grosse dizaine de kilomètres suite à un crochet improbable par Bézier.
Ce doux nom de Bézier donne à présent à Simon des frissons. Il se couvre d’un mutisme à la simple évocation du mot, le regard perdu au loin, comme un vétéran revenu du Vietnam.
 
Heureusement, nous sommes reçus plus que chaleureusement par Philippe et Marie Agnès. Une baignade dans la piscine qui se termine par la prolifération d’un nouveau type d’algues, née de notre crasse. Et un repas gargantuesque que Florent, dans un souci de gourmandise dissimulée sous une politesse de façade, engloutira comme un puit sans fond.
 
La journée se termine entre quatre murs, à l’abri. Drôle de sensation.