Jour 13

Treizième jour, Banyuls sur Mer à Santa Cristina d’Aro

La frontière en vue, nous longeons les côtes sinueuses des derniers kilomètres français. Nous atteignons Cerbère, le dernier village gaulois de notre périple et nous voilà au pied de l’ultime pente qui nous sépare de l’Espagne.
Se lance une belle ascension, mais à l’image des freins de Florent rongés jusqu’à la moelle, rien ne peut plus nous arrêter.

Quelques minutes suffiront, et nous dépassons l’ancienne douane puis la frontière. Enfin l’Espagne ! L’euphorie gagne le groupe et malgré un vent à décorner des boeufs, nous faisons résonner une Marseillaise dans toute la vallée.

À toute bonne côte, une bonne descente. Et nous dévalons à vive allure les premiers mètres de notre nouveau pays hôte. Loïc, vivifié par sa fraîche conquête du sol hispanique, se lance porté par un excès de confiance dans une descente sans lunettes de protection. Il sera rappelé très vite à l’ordre par Dame Nature, quand une abeille viendra se heurter à pleine balle dans l’œil du pauvre malheureux. La paupière gonflée, il sera maintenant connu comme Loïc le Borgne, le pirate écumeur des pistes cyclables, et tous craindrons son courroux, surtout les chambres à air.

Notre pause se fait à Castello d’Empuries, charmante bourgade dominée par une cathédrale imposante. Les premiers contacts avec les autochtones s’établissent et voilà notre président en pleine démonstration de ses talents. Sans rire, ficelle, cuisine, langues étrangères, cyclisme, chanson, rien ne semble avoir de secrets pour ce véritable couteau suisse humain.
Ni une, ni deux nous voilà déjà guidés par une mémé bien sympathique sur les traces d’un super marché ouvert un dimanche.
Alexandrine et Simon en ressortent les bras débordants de bouffe, sous les yeux ébahis de leurs compères. Nous allons pouvoir nous gaver plus qu’il n’en faut pour un moindre coût, l’Espagne est donc la Terre Promise du cycliste itinérant.

L’engouement de se retrouver en Espagne est absolu, mais semble s’éroder, lentement mais sûrement. La belle côte nous est arrachée cruellement, et on nous donne un plat arride en retour. Une lassitude pesante s’installe lourdement dans nos esprits, et bientôt les mollets s’engourdissent.
« C’est Malange*, mais en sec » constate un Florent amère.

Et ce constat se fera pendant la majorité de la journée, au rythme des routes plus ou moins fréquentées.
Lassés mais entêtés d’atteindre Barcelone le lendemain, la distance qui nous sépare de la Sagrada Familia fond comme neige au soleil.

Nous retrouvons finalement le bord de mer à Lloret de Mar, une centaine de kilomètres après l’avoir quittée . Un Mojito par tête de pipe et nous voilà à point pour parvenir à notre camping, situé à une vingtaine de kilomètres de là, mais ce qui devait être une promenade de santé se transforme le temps d’un instant en parcours du combattant.

La pluie se mêle à notre histoire et bientôt les amateurs de plage se métamorphosent en conducteurs avides de sang de cycliste et les charmants trottoirs dallés deviennent des patinoires à ciel ouvert.
Un bouchon monstrueux se crée dans chaque coin de rue et chaque carrefour s’aborde comme une roulette russe. Les insultes fusent dans tous les sens comme autant de coup d’estoc porté à la bienséance : « Fais comme si j’existais pas, cruche à glaire ! ».

Nous parvenons tant bien que mal au camping Yhello. Et là nous tombons de haut.
Nous sommes tout d’abord escortés à notre emplacement par un type au volant d’un caddie de golf.
Arrivés à notre emplacement après plusieurs bifurcations dans d’interminables allées de mobile homes, de caravanes et de tentes, nous nous retrouvons comme lâchés au beau milieu d’une fourmilière humaine toute aussi grouillante que bruyante. Il faut dire que notre emplacement est encore une fois idéalement situé car tout juste voisin des douches et d’une allée principale.

Des mioches traversent notre emplacements sans sourciller, d’autres s’organisent une course poursuite en vélo, un allemand beugle après sa femme partie trop précipitamment aux douches …
Pinacle du bon goût, les douches se font au rythme de remix techno bien cradingues de tubes des années 2000 et des hurlements d’enfants que l’on croirait sacrifiés sur l’autel de la propreté.

Cerise sur le gâteau, le sol humide est étrangement impénétrable, malgré les efforts d’un Simon devenu forgeron de piquet de tente le temps d’un soir.

Le tout pour la modique somme de 81€. Une affaire en or.

Nous nous endormons, avec la certitude que ceci sera notre dernier camping. Du moins, nous espérons. Demain, c’est Barcelone. Point à la ligne !

*Malange est un village perdu dans la partie plate du Jura.