Jour 7

Septième jour, Goudet à Lalevade
 
La peau de l’estomac bien tendue, une odeur d’huile d’amande se dégageant encore de nos corps fraîchement douchés, nous reprenons la route avec un frisson nouveau et prêts à en découdre une bonne fois pour toute fois avec le Massif Central.
 
Et ça tombe bien, le Massif a l’air bien décidé à ne pas nous laisser partir si facilement et nous offre sa première tarte dès les premiers mètres de notre étape. Ce petit coup de cul en guise de petit déjeuner nous rappelle les efforts rendus la veille, sans pour autant nous décourager : nous pédalons sans sourciller jusqu’à atteindre dre Saint Paul de Tartas, lieu estimé par notre président comme l’ultime rempart montagneux.
 
Saint Paul de Tartas atteint, s’organise alors un repas improvisé avec les trouvailles locales : les succulents biscuits « La Pouzzolane du Velay » et le fromage sobrement dénommé la « Bassoise aux Artisous ». Si ce nom ne vous dit rien, laissez moi vous décrire ce chef d’œuvre de l’artisanat auvergnat, même si les mots ne remplaceront pas le feu d’artifice gustatif procuré par l’ingestion d’une tranche.
À l’ouverture du simple film protecteur, une odeur à vous déboucher du palais jusqu’au sphincter vous remonte aux narines. Imaginez ensuite une couenne si épaisse que la datation au carbone pourrait nous faire remonter aux débuts de la machine à vapeur.
Visuellement, cette couenne est ce qui s’apparente à une Constantinople de microbes, des édifices de moisissures se dressent fièrement comme autant de témoins d’un glorieux passé où les seuls êtres vivants étaient bactériologiques.
Puis vient le moment de la coupe qui nécessite force et conviction.
Se dévoile alors plusieurs strates de fromage : une partie d’un jaune profond, proche de la couenne, que nous choisirons d’appeler la « zone danger », son goût plus que prononcé étant censé avertir le palais égaré de l’imminence d’un danger (la couenne). Suivie d’une seconde partie au goût étonnamment crémeux malgré une consistence ferme.
Couplé aux délicieux biscuits à la verveine, une orgie gustative se livre à nous . Notons aussi la charmante tenancière de l’épicerie/restaurant, au poste depuis une soixantaine d’années, qui nous aura fait retrouver le temps d’une discussion la Vieille France.
 
Ce repas s’achève sur la rencontre impromptue avec des touristes franc-comtois, là, au beau milieu de nulle part. « Trevillers ! Moi chui de Frambouhans ! » s’exclame Simon, ravi de retrouver l’un de ses semblables, dans un cadre si proche de son Haut Doubs natal.
 
Nous reprenons ensuite la route de plus belle, malgré un ciel menaçant, qui très vite va se rappeler à notre groupe. À tel point que la décision est prise de s’abriter sous l’abri bus de Lesperon.
Le groupe dans sa majorité prend la chose avec philosophie, Florent lui, paraît inconsolable. Le regard vide, plongé dans cette pluie qui ne semble jamais cesser, laissant de temps à autre échapper un râlement. Il est très justement comparé par Alexandrine à un enfant privé de sortie et qui de sa fenêtre, contemple envieux ses camarades jouer dehors.
 
Quelques longues minutes plus tard, la pluie se calme, laissant l’occasion à notre groupe de poursuivre son périple jusqu’au col de Chavade. L’ultime descente tant attendue se présente enfin devant nous, et nous plongeons sur cette longue et périlleuse route, dans les gorges de l’Ardèche.
 
Et quelle descente. Le paysage est ahurissant et défile à toute allure : les montagnes imposantes nous font saisir toute la hauteur de nos efforts des heures et jours précédents. La froideur mordante du haut du col se fait très vite oublier.
Petit à petit, le paysage change, l’environnement de haute montagne laisse place à une vallée aride, et les premières cigales commencent à se faire entendre. Nous y sommes, les portes du sud sont devant nous.
 
Et le premier contact avec la faune locale ne se fait pas attendre. Mayres, charmante bourgade blottie dans les gorges et traversée de part en part par un bon millier de camions par heure, est le village choisi par notre petit groupe pour se réapprovisionner en pain.
 
Pas soucieux pour un clou quand bien même une localisation douteuse, Simon entre dans ce qui sera le tombeau de sa patience.
 
Une première conversation entre la boulangère et un autochtone local met la puce à l’oreille de notre courageux président. Il ne comprend pas un traître mot de ce dialogue, qui se finit en engueulade à propos d’une histoire de pain aux myrtilles, le tout en patois.
Son tour venant, Simon s’avance avec aplomb, pensant peut-être qu’en évitant le fâcheux sujet du pain aux myrtilles, il passerait au travers des gouttes.
Que neni, se lance alors un looooooong dialogue de sourd entre un Simon soucieux de faire bonne figure et une boulangère d’avantage préoccupée par occuper l’espace sonore que par vendre du pain.
L’arrivée de Florent dans le magasin est la goutte d’eau qui fera déborder le vase déjà trop plein. Celui-ci souffle non chaland à l’oreille de Simon.
« C’est normal que je ne comprenne rien à ce qu’elle dit ? ». Pris d’un fou rire, Simon tente de garder son sang froid et essaye de poursuive une conversation qui, de toute façon, partait droit dans le mur de la cohérence.
Le devoir de narrateur chevillé au corps, je me dois de retranscrire au mieux les faits. Voici fonc un court extrait de ce quiproquo interminable. Il va de soi que dans un souci de réalité, nous avons transposé ce dialogue en français sans altérer les sonorités de cette langue si particulière qu’est le « Vallédardechois » :
« Yous dourmez zoù ? »
« Nous on fait du camping sauvage »
« Yé un nouvo camping »
« Oui mais nous on dort en camping sauvage »
« Yé nouvo camping sovaj, tenoug par des jounes sympa »
« Non mais on s’installe où on peut et veut, sans que ça ne soit un camping où l’on paye  »
« Yous pouvé zy allééé y sont sympa et pas trou chèrs »
 
Puis sans avoir demandé quoi que ce soit, nous déchiffrons tant bien que mal les informations suivantes :
– L’existence d’une fille faisant du vélo le long de la Loire, et ça, ça nous a fait de beaux mollets.
– La possibilité de retirer de l’argent dans un village au nom incompréhensible, malgré avoir fait répéter plusieurs fois le dit nom. Tueulousse ? Toutatim ? Toulelix ? Nous cherchons encore.
 
Nous sortons bien difficilement de la boulangerie. Mais la conversation ne se termine pas pour autant, car nous voilà escortés par la boulangère qui ne tarit pas de commentaire. « Yé draul leuh mossieur » clame notre nouvelle compagne de route en pointant un Simon maintenant hilare.
Le temps se faisant pressant, nous tentons de nous débarrasser de notre envahissante comparse en chevauchant nos vélos et poursuivant notre descente. Nous entendons cependant encore au loin notre infatigable moulin à paroles qui hurle à nos oreilles la suite d’une conversation qu’elle avait entreprise fe terminer, coûte que coûte. La légende veut d’ailleurs qu’elle poursuive encore aujourd’hui notre conversation sur la route qui nous sépare de sa boulangerie.
 

La journée se termine au camping de Lavelade. Exténués, mais pas peu fiers de cette journée, nous nous retrouvons autour d’une bouteille de Pastis, histoire de fêter dignement notre arrivée.