Jour 8

Huitième jour, Lavelade d’Ardèche à Saint Julien de Cassagnas
 
Le jour se lève sur le camping de Lavelade, les fortes bourrasques de la veille se sont tues.
Nous poursuivons sur le court bout de vallée qu’il nous reste à parcourir avant d’atteindre finalement Aubenas et sa place forte.
Enfin un panorama enviable après plusieurs minutes plongés dans une vallée baignée dans les odeurs de pot d’échappement !
 
Nous nous installons à la terrasse d’un café bordant l’église Saint Laurent. Nous sommes accueillis par une procession que l’on croirait tout droit sortie de la période de l’Inquisition. Nous les regardons passer silencieux, redoutant que nos bronzages nous fassent passer pour des Maures et nous amènent directement à la case bûcher.
 
Nous replions bagages après un bon café, mais voilà qu’un coup du sort s’abat une nouvelle fois sur Simon. Au moment de repartir, une comète blanche liquide venue des cieux finit sa course sur la sacoche du pauvre homme. À peine eut-il réalisé son malheur, qu’une nouvelle fois, la malédiction frappe.
Nous levons les yeux pour apercevoir l’origine de ce méfait et distinguons deux séants de pigeons tendus tout juste au dessus du vélo du malheureux.
Cet acharnement des volatiles sur notre Simon nous laisse pantois tout autant qu’amusés. Qu’a-t-il bien pu faire à ces oiseaux de malheur pour être la cible perpétuelle de leur défection ? Frapperont-ils encore?
 
Nous reprenons la route et sillonons un chemin qui transpire le sud et les chaudes vacances d’été. Des rivières rocailleuses, des ponts à plusieurs arches, des villages à flanc de colline, des champs de vignes à perte de vue, le chant des cigales assourdissant, tous les clichés que l’on peut se faire lorsque l’on pense au sud semblent s’aglutiner le long de notre route.
 
Et d’ailleurs, la chaleur elle aussi a bien répondu à l’appel. Le soleil brûle tant et si bien que nous essayons de rouler au rythme des quelques nuages qui ont répondu présents. Chaque coin d’ombre est savouré comme un plaisir sans pareil. Les églises ne sont plus uniquement des lieux de foi, mais de véritables oasis de fraîcheur dont même les plus païens d’entre nous profitent sans se faire prier.
 
Malgré tout nous avalons les kilomètres, sans aucun doute ragaillardis par les nombreuses côtes du Massif et l’ivresse de se retrouver dans ces terres qui chantent le sud.
 
Et pourtant, les sudistes semblent vouloir nous mettre des bâtons dans les roues.
Là, une piste cyclable dont les premiers mètres bétonnés laissent songeur, avant de se transformer au détour d’un virage en une piste de VTT fraîchement balisée.
Ici, un vieux qui, prétextant être jurassien, se montre bien trop entreprenant et tactile avec notre petite reine Alexandrine.
Plus loin dans un LIDL, un vieillard pingre qui tape un scandale pour un prix supposément 40 centimes plus cher qu’escompté. Pas dégonflé, voilà qu’il fait appel à la responsable, générant un bouchon monstre à la caisse choisie avec lucidité par nos coursiers volontaires.
 
Après avoir triomphé non sans gloire de ces épreuves, vient le temps du campement, un champ à proximité d’un cimetière fera notre affaire. Les tentes montées et deux verres de Pastis ingurgités par tête de pipe, une assemblée extraordinaire des Rois de la petite reine s’improvise. Le thème ? La destination de notre prochain voyage.
Se déroule alors un match entre deux poids lourds du cyclotourisme. À ma gauche Berlin, défendu bec et ongle par le plus germanique de la bande, Florent. À ma droite, la côte Atlantique française, portée avec conviction par le plus chauvin de l’équipe, Simon.
Les arguments sont distribués comme autant de frappe dans un match de boxe : « J’vous garantis un pied à terre à Haartmansdorf ! » peut on entendre résonner au beau milieu de la campagne gardoise. « J’vous offre de connaître votre pays sur le bout des doigts ! ».
Finalement, la victoire est concédée par KO démocratique suite à un vote à main levée, l’éloquence de Simon ayant même finie par convaincre Florent de renier ses propres racines teutonnes et de joindre sa voie au beau projet. Ça sera la côte Atlantique française.
 
Ce combat titanesque ne s’est pas fait sans heurts. Voilà qu’au loin nous sommes épiés par des voisins que l’on imagine circonspects de voir pareille assemblée dans le champ attenant.
Un étrange ballet de va-et-vient se fait au loin : une femme sort, rentre, ressort avec un homme, puis les deux silhouettes disparaissent, pour finalement réapparaître quelques minutes plus tard, toujours le regard porté sur notre camp de fortune.
Soucieux de montrer patte blanche, nous commençons à ranger discrètement les différents éléments qui pourraient porter à croire à l’œil non averti que nous ne sommes qu’un groupe de bandits de grand chemin. « Rangez un peu ce merdier, ça fait un peu trop camp Romano ». Ni une ni deux, la bouteille de Pastis disparaît presque aussi vite qu’elle a été entamée, et tout objet un tant soit peu aiguisé est gardé à portée.
« On sait jamais, si le paysan nous charge à la fourche, nous saurons répondre ».
Notre bout de terrain devient alors une ZAD, le nouveau Notre-Dame des Landes, convaincus que notre cause, à savoir pouvoir dormir dans la sérénité après une longue journée de vélo, triomphera au grand jour. Ce qui est formidable, c’est qu’un campement est un véritable arsenal pour les esprits les plus imaginatifs (et quelque peu éméchés). Nous disposons de rations qui devraient pouvoir nous faire tenir quatre, cinq heures sans sourciller, d’un réchaud à gaz, d’un frisbee de plage, d’ un bâton, et surtout de la plus grande des armes… de la ficelle, qui dans les mains de notre Mac Gyver couturier Simon peut être classée comme arme de destruction massive.
 
À peine nous nous refugions dans nos tentes que déjà, un hélicoptère apparenté au GIGN (certifié par notre guetteur « pastissé ») passe au dessus de nos têtes. Mais nous sommes bien décidés à ne pas lever notre camp sans nous battre, quitte à y laisser nos forces et nos vies . La ZAD Saint Julien de Cassagnas sera le porte-étendard du combat pour tous les voyageurs qu’il veulent dormir et se torcher où bon il leur semblera !