Jour 9

Neuvième jour, Saint Julien de Cassagnas à Viols le Fort
 
Au loin un coq déploie toute son énergie pour nous sortir de notre torpeur. La nuit a été rude et les yeux s’ouvrent péniblement, mais nous constatons avec joie que notre front a tenu bon : nous n’avons pas été délogés, ni attaqués durant la nuit. Convaincus que nos voix ont été entendues et que notre détermination aura fait plier notre voisinage menaçant, nous levons notre camp.
 
Nous enfourchons nos vélos en direction d’Alés, avec l’entrain et la volonté des explorateurs du nouveau monde. Quels mystères cette ville au nom qui chante nous réserve-t-elle?
 
Eh bien par où commencer ? Serait-ce son magnifiquement bordélique centre-ville où le doux chant des cigales a laissé place aux bruyants tapotements des marteaux piqueurs ? Ou peut-être son dédale de quartier de style « Cages à poule » planté là, au beau milieu de la ville ? Ou bien encore son incroyable double sens giratoire à faire tourner la tête des braves usagers de la route ?
Braves usagers de la route dont la gentillesse et l’amabilité avec les cyclistes sont à saluer par ailleurs. Ils ne manqueront pas de vous signaler l’intérêt qu’ils vous portent en vous délivrant majeur au vent, queues de poissons et autres manœuvres tout droit issues du manuel de l’automobiliste gros connard.
 
Pressés par le temps, nous laissons ce petit bout de sud derrière nous et retrouvons à regret le calme d’une petite route perçant les vergers.
Nous pédalons à bon rythme toute la matinée avant d’être rappelé à l’implacable réalité du terrain : une chaleur à vous donner le tournis pèse au dessus de nos têtes.
Impossible de continuer plus loin sous un tel cagnard, si bien que nous décidons de faire une halte sur la place de Sauve et de nous y installer pour nous restaurer.
S’improvise alors une sieste post-digestive à l’ombre des arbres, comme si le sud déjà commençait à prendre possession de nos corps. Nous reprendrons la route quelques heures plus tard.
 
Quelques volées de pédales plus loin, nous voilà comme transportés au beau milieu d’un désert profond. Nous regardons ébêtés tout autour de nous, à la recherche du moindre signe de vie : rien, pas une seule âme qui vive, juste une étendue de buissons secs à perte de vue. Pas un pet d’ombre à l’horizon, la seule solution est de rouler avec suffisamment de vigueur pour profiter de la fraîcheur toute relative de la vitesse.
Fascinés, ce décor nous évoque la grande route 66, signe d’une mélancolie qui emprunt tous les grands voyages ou d’un délire général provoqué par un coup de chaud.
Ce calme pesant est interrompu par le vrombissement d’un moteur au loin, suivi par une voiture que l’on croirait sortie d’un Paris Dakar.
 
C’est au milieu de ce nulle part très justement appelé « le Nouveau Mexique français » par Simon et Loïc, que se dresse la ville de Pompignan, dans laquelle au détour d’une fontaine, s’organise un parc aquatique inauguré en toute hâte par Simon et Alexandrine. Tout deux se jettent tête première dans cette fontaine comme deux nomades qui auraient traversés le Sahara de part en part.
 
Notre périple désertique reprend, dès la sortie de Pompignan, mais cette fois-ci l’horizon laisse place à de grandes collines qui nous entourent et semblent se resserrer sur nous. Dans un trait de lucidité, Loïc présage : « Vous inquiétez pas, on ne montra pas là haut ! Regardez là bas, y a un creux, on va passer entre à coup sûr ! ». Et il a eut raison le bougre, nous sommes effectivement passés entre deux collines. Sauf que pour atteindre ce creux, il nous faudra nous coltiner une jolie petite côte de 2/3km. En plein soleil.
Une ascension qui sera notre Ventoux à nous, un défi après plus d’une semaine de vélo. Les mollets piquent, la sueur dégouline, « la raie fait chéneau » comme dirait l’autre. Mais le paysage qui s’offre à nous est une véritable récompense gagnée à la sueur de notre front, le dépaysement est total lorsque l’on repense à notre Doubs natal.
 
La tumultueuse route passée, nous voilà projetés à vive allure sur une belle départementale en direction de Saint Martin de Londres, sur laquelle, coup du sort, nous croisons un couple de franc-comtois en perdition. Pas plus avancés qu’eux quant à la géographie d’une région que nous découvrons minute après minute, impossible pour nous de les aiguiller. Nous repartons chacun de notre côté.
 
Nous nous octroyons une pause méritée sur la charmante place de Saint Martin de Londres. Là, bercés au son des commérages du « Conseil des anciens » réunis autour de la fontaine, nous savourons un moment nos premières glaces partagées ensemble, et dont la fraîcheur suffit même à convaincre Loïc, peu enclin d’habitude à ces saveurs glaciales.
 
Au moment de reprendre notre aventure, nous apercevons au détour d’un coin de rue, un vieux clocher.
 
Intrigués et surtout soucieux de ne pas trop brusquer notre digestion post glacière, il n’en faut guère plus à notre groupe pour se diriger en direction de cette petite pointe dépassant des toits en brique. Après avoir franchi une courte mais intense côte et un étroit porche, nous sommes plongés dans un autre temps : se présente à nous plusieurs bâtisses faites de vielles briques, dont une église, que nous ne manquons pas de visiter.
Voilà qu’au moment de ressortir, nous sommes alpagués par un homme portant une canne. Sans rien demander, il commence tout naturellement à nous conter l’histoire de ce lieu. Quelques fois caustique, toujours savant sans jamais être pédant, son récit et son éloquence nous font voyager au travers les siècles : des chapelles wisigothiques à la Révolution française, tout y passe. Ses mots font apparaître au grand jour des détails qui pourtant, étaient là sous nos yeux, mais que nous n’avions pas relevés lors de notre première visite. L’absence d’escaliers pour monter à l’ambon, la partie rénovée, les gravures sur les briques, ce seul bâtiment est chargé d’anecdotes croustillantes.
 
En nous quittant, il aura cette phrase qui nous aura je pense tous touchés et qui définit l’état d’esprit dans lequel nous sommes partis : « Vous n’êtes pas des touristes, mais des visiteurs ».
 
Oui mais voilà, les visiteurs ont traversé les couloirs du temps et se retrouvent à présent un peu trop dans le futur et très en retard.
Nous voilà pris en tenaille : au loin un orage menaçant, mais aucun lieu pour camper, la rocaille de la garrigue étant un frein définitif à toute installation.
 
En toute hâte, décision est prise d’établir un camping au premier endroit venu qui nous garantirait de l’eau et un sol plus accueillant.
Nous errons dans Viols le Fort désespérés, jusqu’à rencontrer une cycliste. Une franc-comtoise, encore une, mais jurassienne. Pas dégonflé Simon se lance. Il ira même jusqu’à désavouer ses origines du Haut Doubs pour créer un peu de lien, espérant toucher la corde sensible. « Moi chui de Dampierre ! » clame t-il sans frémir des genoux. Mais malgré des efforts incommensurables (imaginez à quel point il devait être désespéré pour renier ses origines), il nous faut nous résigner : personne ne veut de nous.
 
Un choix cornélien se présente alors : soit un terrain sur lequel un SDF a élu domicile mais n’a pas donné signe de vie depuis plusieurs semaines, ou un petit bout de terre situé en bord de route à côté du cimetière. La peste ou le cholera ?
 
Nous choisissons le cimetière pour la simple raison qu’au moins, on aura de l’eau à portée, et la route étant proche, on en partirait d’autant plus vite.
Nous nous installons dépités, la pluie commence à tomber, les moustiques nous dévorent, le sol est une saleté sans nom dans lequel aucun piquet de tente ne peut être planté.
Pris d’un coup de folie, Loïc et Florent se jettent sous la pluie, espérant bien profiter d’une douche gratuite pour se débarrasser de la crasse accumulée durant la journée. Mais même cela leur est refusé, la pluie étant d’une intensité trop faible.
 
L’on se couche avec la promesse de ne jamais faire pire camping.